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NAISSANCE D’UNE DÉMOCRATIE

- N.Q. — published 29/09/2010 16:52, cập nhật lần cuối 29/09/2010 16:52
CE QUE DIT LE VENT D’EST APRÈS LE COUP DE MOSCOU

CE QUE DIT LE VENT D’EST (3) APRÈS LE COUP DE MOSCOU



NAISSANCE D’UNE DÉMOCRATIE



Un instant, comme dans les films d'horreur, on a cru que le cadavre bougeait et voulait se remettre à marcher. Mais ce n'était vraiment que du cinéma; la momie n'aura pas fait trois pas que la maison lui sera tombée sur la tête. Ainsi après trois quarts de siècle, aurons-nous assisté à la dernière séance: la parenthèse léniniste se referme et un système trépasse qui, pourtant, incarna un temps le sens de l'histoire et prétendait ne finir qu’avec elle. Beaucoup trop de gens – dont le soussigné – avaient prédit la ruine de la “maison Lénine” pour qu'on s'étonne encore aujourd'hui de sa chute. Cependant, la rapidité exemplaire de son écroulement ne manque pas de frapper: elle révèle l'usure extrême de ses structures face à la poussée des forces nouvelles.

 

Maladie sénile

Les trois instruments du pouvoir léniniste sont connus: il s'agit de l'Armée dite populaire, de la Police dite politique, du Parti dit dirigeant. Dans les événements récents, et pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons, l'Armée et le KGB en ont fait le moins possible. Ou plutôt, pour reprendre l’expression d'un officier, ils ont “tout fait pour ne rien faire”. Le Parti, lui, s'est mis aux abonnés absents – avant, pendant, et après: ce n'était manifestement pas l'instigateur du putsch, encore moins son agent; s'il a appuyé tacitement la junte, à aucun moment celle-ci ne s'est réclamée de lui; enfin, après l’échec, et une vaine tentative de se faire une virginité, il s'est laissé sans réagir “suspendre” dans une république après l’autre, et pour finir, sur tout le territoire de l’Union. De la part d'une organisation de 20 millions de membres qui s'est confondue avec l'Etat pendant plus de 70 ans, qui a disposé de tous ses pouvoirs et de toutes ses ressources, sans contrôle ni partage, une telle passivité est proprement stupéfiante. Sauf capacités de dissimulation extraordinaires (auxquelles nous ne croyons pas), elle ne peut signifier qu’une chose: si le Parti n'a pas bronché devant son arrêt de mort, c'est qu’il était déjà mort. De sénilité. D'épuisement idéologique, d'incapacité d'entreprendre, et même d'impuissance à rcprimer. Que dans la “patrie du socialisme” , mais aussi un empire – continent de 280 millions d'habitants et 26 000 ogives nucléaires – une bande d'apparatchiks ait tenté de prendre le pouvoir sans aucun autre “programme” que de maintenir l'ordre (pour le peuple) et le pouvoir (pour eux) , voilà qui donne une idée du vide idéologique né de la domination du Parti. Depuis nombre d’années déjà, le modèle dont se réclamait le Parti s'était vidé de son contenu humain et historique. Il n’était plus exportable*, parce qu’il n'était plus porteur d'espérance. Il était même devenu le contraire de l'espérance, synonyme plutôt d’immobilisme, d’obscurantisme, de faillite. A posteriori, les tentatives héroïques de Gorbatchev pour le “réformer de l'intérieur” apparaissent comme de l’acharnement thérapeutique. Ni 1e rajeunissement des instances dirigeantes après 1985, ni l'essai de démocratisation de 1988, ni l'adoption, il y a 18 mois, d'un nouveau programme à tonalité social-démocrate, ni l'abandon de l’article 6 de 1a Constitution (proclamant le “rôle dirigeant” du Parti)... rien n'y a fait. Le système, par essence, est irréformable parce que l'essence du système, c'est que le Parti doit avoir tout le pouvoir, ou alors aucun pouvoir. Or, dans la société de la pérestroïka, le Parti ne pouvait plus avoir tout le pouvoir parce qu’il n'avait plus de légitimité.

 

Légalité et Légitimité

Ceux qui ont suivi le déroulement du coup d'État n'ont pu qu'être frappés par son aspect “bataille pour la légalité”. On sait que Gorbatchev, pour éviter d'être à la merci du Comité Central et d'être déchu comme Kroutchev en 1964, avait pris soin de se faire élire Président de l'Union par le Congrès soviétique. D'où l'obligation pour les putschistes, pour le renverser “dans les formes”, de s'empêtrer dans des manoeuvres qui ne brillaient ni par l'invention, ni par la vraisemblance: “raisons de santé” évoquées, mise en avant du vice-président, promesse de convocation du Soviet suprême, etc... D'où l'opportunité pour l'opposition (et notamment pour Boris Eltsine, qui a manoeuvré avec habileté) de dénoncer le caractère anti-constitutionnel du coup et d'en appeller au peuple pour le rétablissement de la légalité. D'où enfin les arguments juridiques pour les pays occidentaux, après un moment de flottement, pour ne pas reconnaître le gouvernement installé par la junte. Mais au-delà de l’aspect tactique, on peut aussi voir dans cette bataille de la légalité, et pour la première fois dans le système léniniste, l'émergence d' un Etat de droit. Ce n'est pas un mince acquis de la pérestroïka que d'avoir, à force de réformes judiciaires, législatives ou constitutionnelles, brouillonnes mais incessantes**, introduit l'idée du droit dans un système où, jusqu’alors, la loi s'inclinait devant le Parti. Ce souci nouveau de la légalité est apparu des deux côtés des barricades. Du côté des militaires, on a pu voir des tankistes échanger avec la foule des arguties juridiques surréalistes, sur la constitutionnalité ou l’anti-constitutionnalité du Comité d'Etat pour l’état d'urgence (La meilleure façon de gripper une machine militaire – et le KGB en est une, mais aussi le Parti – c'est de lui donner des ordres contradictoires, qu’elle ne sait plus interpréter et qui lui donnent le hoquet). Du côté de la foule, on a pu entendre crier “La légalité ou la mort!”. C'est qu'en exigeant le rétablissement de Gorbatchev dont, la veille encore, elle réclamait le départ, la population signifiait clairement que le Présiđent soviétique peut être impopulaire, mal (car indirectement) élu, mais qu’il représentait la légalité, alors que les putschistes ne représentaient qu’eux-mêmes. Cependant, la meilleure façon pour Gorbatchev de se protéger contre toute entreprise factieuse n'eût-elle pas été (comme l'en pressait A. Sakharov) d'obtenir sa légitimisation par le suffrage universel? Ce n'est pas un hasard si la résistance au putsch s'est cristallisée autour du Parlement de Russie et du Président de Russie, les seuls élus démocratiquement de toute l'Union Soviétique. En cherchant à ruser avec le suffrage universel, Gorbatchev a joué perdant sur tous les tableaux: il s'est exposé au coup d'Etat, il a laissé le monopole de la résistance à un Boris Eltsine dont la légitimité surpassait sa propre légalỉté, il va de toute façon devoir – et en position de faiblesse – aller chercher cette légitimité devant les électeurs.

 

Naissance D'une Société Civile

Les détracteurs de Gorbatchev lui ont plus que souvent reproché le peu de résultats obtenus en six ans de réformes. C'est vrai sur le plan économique. Sur le plan politique, les acquis de la pérestroïka étaient considérables, mais peu visibles. Ils viennent seulement d’éclater au grand jour, sur les barricades: ce qu’on a vu face au putsch, c'est une société civile, née (ou ressuscitée) de six ans de desserrement du carcan totalitaire. Glasnost et pérestroïka ne sont pas les valeurs en elles-mêmes, au même titre que liberté ou démocratie. Mais en réformant les institutions, en instaurant le dialogue social, en rétablissant la circulation des hommes et des iđées, en rendant une certaine indépendance à  l’information, elles ont libéré la société de l'isolement et de la peur – ces deux mamelles du totalitarisme – et permis l'éclosion du sentiment démocratique. On s'est beaucoup étonné ces jours derniers, de l'incroyable amateurisme des putschistes: ils ont envoyé des troupes encercler le central téléphonique de Moscou, occuper les immeubles de la radio et de la télévision, fermer les journaux indépendants. Mais ils semblaient ignorer totalement ces moyens de communications modernes que sont les téléphones portatifs, les photocopieurs, les fax, les fibres optiques, la TV par satellite... A croire qu'ils avaient monté leur coup en suivant un manuel des années 60, quand il suffisait d'arrêter un vieux dirigeant et de le remplacer par un autre pour mettre la population devant le fait accompli. Il y a dix ans, ou même cinq, le coup eut pu réussir en frappant à la tête de l'Etat et de l’intelligentsia, en mettant à l'ombre quelques leaders, quelques dizaines de dissidents, quelques centaines de journalistes... Aujourd'hui, c'est par centaines de milliers qu'il aurait fallu arrêter les gens – et encore, sans garantie de succès, car il s'agit de gens qui ont vu et retenu les leçons de Varsovie, de Prague, de Berlin... Il serait bien sûr exagéré de dire que c'est la population entière qui est entrée en résistance contre le retour au “socialisme de caserne” (ils étaient tout au plus 100 000 au plus grand meeting de l’opposition); mais il n'empêche, c'est ainsi que naissent les mythes fondateurs: l’Histoire retiendra qu’un certain mois d'août 1991, une société civile regénérée a administré la preuve qu'elle pouvait, non seulement refuser un système totalitaire, mais également la détruire.    ( A suivre )  

  

N.Q.

* Depuis 1975, pratiquement plus aucun mouvement de libération nationale ne s'est réclamé du léninisme.  

** Ce n'est peut - être pas un hasard si Gorbatchev est juriste de formation.    

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